La nièce et ses drôles de dames

La nièce fricotait avec un grand échalas aux cheveux de Ken – genre coupe de ragondin en plastique, mode années 1980, tendance «Deux flics à Miami» – et à l’air mauvais des gens envieux. Elle nous l’avait présenté avec un enthousiasme feint, un jour qu’il était venu l’aider à retourner l’appartement de Josie Maboul à la recherche du fameux trésor. Le gars m’avait glaçé le sang. J’avais l’impression que son regard disait: «Toi, je vais te choper entre deux portes un de ces quatre!» Il paradait dans ses costumes étriqués de mauvaise qualité, encore trop larges pour lui, satisfait de tenir une poule aussi bien roulée par la main. Sa bouche sans lèvres affichait un petit rictus et ses yeux brillaient d’excitation malsaine. Lui, la tête à claque de la cour de récrée, sortait avec une pépé sexy.

Comme il n’était pas bon à l’école, ses parents avaient essayé d’en faire un sportif. Trop chétif, ils l’avaient obligé à se tourner vers l’athlétisme pour qu’il se fasse des muscles. Ses cuisses de mouches moulées dans une combinaison taille 6 ans à 12 ans, il a couru et couru et couru, mais il n’a jamais rien remporté d’autre qu’une collection de verrues plantaires, ampoules ou autres champignons du pied d’athlète et des crampes à ses petits mollets chétifs.

Le coco a fini, par divers détours du destin, par atterrir dans l’immobilier et par quelques magouilles bien pensées, à écarter ceux qui le séparaient du poste, du salaire et du bureau du chef d’agence. C’est entre deux magouilles que la nièce est arrivée, son CV sous le bras et sa poitrine gonflée par divers artifices mousseux. Il en avait immédiatement identifié le potentiel. Elle représentait la nouveauté. Il commençait à se lasser des autres collaboratrices plus anciennes de l’agence. Elles ne l’amusaient plus.

Les quatre filles qui ne marchaient plus

La brunette à lunettes était sans surprises. Elle tremblait dès qu’il l’approchait et faisait tout ce qu’il lui demandait tellement elle avait peur de lui. Lui téléphoner à onze heures du soir pour la menacer de la licencier parce qu’elle n’avait soi-disant pas classé les dossiers clients par ordre alphabétique, ne le faisait plus rire. La brunette à lunette n’en dormait pas de la nuit et arrivait aux aurores à l’agence pour reclasser les dossiers. Elle avait aussi préparé un gâteau au chocolat pour se faire pardonner par son chef. Il débarquait, en retard comme à son habitude, et lui demandait pourquoi les dossiers n’étaient plus classés par couleur et par région. La brunette à lunette s’exécutait en rougissant. Au début, elle protestait. Mais plus elle protestait, plus il la menaçait et la brimait. Donc, elle avait fini par se taire et par pleurer en silence dans les toilettes.

Il y avait aussi l’ambitieuse, qui voulait passer pour la première de la classe. Elle fayotait, mais personne dans l’agence n’était dupe. Et surtout pas notre Ken. Il s’en méfiait comme de la peste qu’elle était. Elle n’hésitait pas à se vanter à la machine à café qu’il lui mangeait dans la main et qu’elle obtiendrait tout de lui sans même qu’il s’en rende compte. Elle faisait des sourires par devant, mais gardait précieusement pour elle, ce qu’elle pensait vraiment. Ses origines chinoises devaient être pour quelque chose dans cette apparente froideur et cette ambition maladive. Elle voulait être calife à la place du calife et était prête à presque tout ce que le féminisme de salon autorisait pour grimper les échelons de la hiérarchie. Sans en avoir l’air.

Et puis, il y avait la pas pressée. Elle venait à la paie et passait des heures en visites de biens immobiliers. Tout à son rythme. Il ne fallait pas la brusquer, sinon ces visites duraient encore plus longtemps et quand elle rentrait à l’agence, elle enfouissait ses oreilles sous un gros casque audio et faisait la gueule. C’était la préférée du Ken au rabais parce qu’elle lui préparait de bons cafés, prenait toujours sa défense en réunion et réparait discrètement ses conneries. Quand ils faisaient visiter des biens à deux, parce qu’il n’avait pas consulté son agenda à temps, elle lui massait le dos avant l’arrivée des clients. Ses bons et loyaux services méritaient des récompenses et il savait se montrer généreux. Mais, ses sautes d’humeurs et ses crises de jalousie commençaient à l’ennuyer.

Et puis, il y avait la jolie. Elle était bien trop motivée et professionnelle à son goût. Cela l’agaçait, car elle mettait en évidence sa propre médiocrité. En outre, ses tentatives d’intimidation semblaient ne pas la perturber. Elle râlait bien de temps à autre, mais cela n’allait jamais plus loin. Et surtout, elle s’entendait avec tout le monde, même si elle se méfiait de l’ambitieuse et de la pas pressée.

L’attrait du cheval de trait, euh non… de la nouveauté

La nièce était différente. Elle n’avait peur de personne, puisque, comme elle le disait, personne ne lui arrivait à la cheville. Surtout quand elle portait ses stilettos à plateforme! Elle était prête à renvoyer les autres greluches de l’agence dans les cordes et de prendre l’autre grand con dans ses filets. Dans son viseur: des Louboutins et une Porsche Cayenne! Et la direction de l’agence. Quand elle serait en poste, elle se débarrasserait des trois garces et de la jolie (surtout de la jolie!) pour les remplacer par des hommes. Mignons, mais pas trop. Et surtout plus incompétents qu’elle. Il ne fallait pas qu’elle se fasse piquer sa place. Le grand échalas ne verrait rien venir. Elle le tenait déjà par l’élastique du slip. La plus facile à dégommer serait la pas pressée. La nièce avait déjà repris son activité de massages et les siens étaient intégraux. Elle n’avait plus qu’à susurrer à l’oreille du grand con, entre deux pipes, que la masseuse pratiquait le harcèlement sexuel caractérisé et que, vu le climat actuel des #balancetonporc et autres #MeToo, cela pourrait se retourner contre lui, pour qu’il la lourde. Une de moins! Elle lui suggérerait ensuite de le remplacer par un collaborateur masculin.

La pleurnicharde, elle allait la pousser à bout. Son Ken avait déjà bien commencé le travail et elle n’allait pas tarder à craquer. Les plus dangereuses étaient l’ambitieuse et la jolie. La nièce les savait plus intelligentes qu’elle. Elle ne savait pas encore comment elle allait s’y prendre, donc elle décidait de les observer au point de feindre l’amitié pour trouver la faille. A l’arrivée de la nièce à l’agence, l’ambitieuse avait dit à la blonde qu’elle était folle à lier. Maintenant, elles étaient bras-dessus, bras-dessous. L’ambitieuse avait même dénigré la pas pressée pour les «beaux» yeux de sa nouvelle amie. Entre deux portes, elles se moquaient de la brunette à lunettes, la froussarde, la névrosée qui aurait bien besoin d’aller voir un psy. Mais elles ne lui auraient pour rien au monde donné l’adresse du leur. Elles devaient donner l’image de femmes actives bien dans leurs pompes et sur tous les fronts. Dans les asiles se côtoient des internes et des internés, seule l’épaisseur d’un accent aigu les sépare, disait Alphonse Allais. Fortes de cette nouvelle amitié, elles déblatéraient à l’envie sur leurs collègues à la machine-à-café. Lançaient des rumeurs aussi.

La jolie avait le cœur sur la main. Elle était gentille et souriante avec tout le monde. Toujours prête à donner un coup de main. Les collaborateurs masculins l’aimaient bien parce qu’elle était drôle, allait boire des coups avec eux et ressemblait à Laetitia Hallyday. Les mecs se prenaient pour Johnny à son bras. La nièce haïssait ce genre de femmes encore plus que les autres parce qu’elles étaient tout ce qu’elle n’était pas et ne savait pas être, même en faisant semblant: classe, douce et naturelle.

Abus de pouvoir à défaut de savoir

Le soir, la nièce pleurait dans les bras de son grand machin tout mince, parce qu’à part lui, personne ne l’aimait. Elle savait très bien que l’ambitieuse lui faisait les yeux doux, uniquement pour ne pas faire partie des éliminées et parce qu’elle avait compris que la nièce risquait d’être le prochain chef d’agence, une fois qu’elle aurait prouvé l’incompétence de l’actuel et qu’il ne la satisferait plus au lit, ce qui vu sa mollesse caractérisée ne saurait tarder. Cette amitié permettait à la nièce d’obtenir de précieuses informations qui, si elles étaient vraies, lui donneraient l’opportunité de le dégommer le moment venu. Ambiance!

Frank, mon voisin, s’était renseigné auprès d’un de ses clients, dont un ami travaillait à l’agence. Il n’avait pu s’empêcher de confondre le Gimme Shelter avec le café du commerce: «L’agence vivote. Elle est menacée de fermeture, si le Ken de braderie ne redresse pas la barre. La nièce aurait été engagée à l’esbroufe. Mon client dit qu’elle est nulle, mais que comme le chef l’est tout autant, il n’en demande pas trop à ses collaborateurs. Il utilise les zélés et les motivés pour atteindre les objectifs fixés et glandouille avec ceux qui lui font croire qu’il est génial et profitent de ses largesses. Il paraît que c’est très malsain, mais comme le chevelu est le caddy du directeur régional de l’agence, il l’embobine sur ses employés et le fonctionnement de l’agence. Tu parles qu’ils auraient bien besoin de trouver l’or de Josie Mabou!»

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